01. Juillet 2025

Loin des projecteurs

BULGARIE
Le « Centre Changement » porte bien son nom. Chaque année, des dizaines de personnes quittent la rue pour se réinsérer dans la société.

En se dirigeant vers nous, elle ressemble à n’importe quelle autre femme âgée qui rentre du marché : vêtue d’un manteau, un joli foulard de soie autour du cou, elle porte un panier sous le bras. Rien ne laisse supposer son histoire, ni l’endroit qu’elle appelle la maison : le foyer pour sans-abris.

Un diplôme en sciences économiques en poche, Vera* avait un bon travail et une vie rangée. Elle est alors tombée malade, et a dû être hospitalisée en raison de troubles gastriques. On pourrait se dire que ça vaut tout juste la peine d’en parler. Mais ce qui, pour nous, ne serait rien de plus qu’un souci passager, va en fait bouleverser sa vie entière. En raison de son incapacité de travail prolongée, Vera perd son emploi, puis son logement. Après être passée entre toutes les mailles du système, elle se retrouve, comme beaucoup d’autres, dans les rues dures et froides de la ville bulgare de Gorna Oryahovitsa. Elle se réfugie alors au « Centre Changement », un foyer pour sans-abris financé par ACP. C’était il y a six ans.

Contrairement à Vera, Rositsa* a toujours connu une situation difficile, et ce dès le début de sa vie. Abandonnée par sa mère à la naissance, elle grandit dans différents orphelinats et internats. La jeune femme gère sa vie en grande partie seule, ne connaissant aucun parent qui pourrait l’aider. Après d’innombrables changements de domiciles et d’emplois dans tout le pays, elle trouve finalement un travail à Gorna Oryahovitsa dans l’entretien de la ville. Ce travail comprend un logement de fonction, mais qui lui sera enlevé peu de temps après, pour des raisons de réorganisation administrative. Une décision anodine pour la ville, mais qui condamne Rositsa à vivre dans la rue.

Un engagement hors du commun
La visite du foyer est émouvante. Non seulement en raison des histoires de vie tragiques des résidents, mais aussi au vu de l’engagement inépuisable des collaborateurs. Ceux-ci gèrent les visites médicales, les sevrages d’alcool et les rechutes, les admissions d’urgence, les conflits, ainsi que les démarches administratives. Ils mettent tout en œuvre pendant des mois pour organiser un suivi pour leurs protégés. Un jour de congé, la codirectrice Pavlina fait avec toute sa famille quatre heures de route (un sacré trajet !) pour aller rencontrer l’acheteur d’un panneau sonore fabriqué dans l’atelier du foyer. Les recettes des ventes sont reversées au centre, ce qui permet aux bénéficiaires de gagner un peu d’argent de poche.

Plus d’humanité, moins de bureaucratie
Le foyer est réputé pour sa flexibilité, loin de la rigueur bureaucratique. Une chambre est spécialement aménagée pour les urgences. Elle sert tour à tour de dortoir d’urgence, de cellule de dégrisement, ou encore de salle pour les premiers soins médicaux. Les services de secours de la ville s’arrêtent régulièrement devant les portes du foyer. Ils sont heureux que les personnes ivres ou blessées trouvent ici un refuge – des personnes qui, faute de papiers d’identité, sont refusées par les centres de crise officiels. « Nous pensons qu’il est plus important de les héberger et de les nourrir dans un endroit chaud, que de les laisser affamés et frigorifiés sous un pont, à cause d’un quelconque papier manquant », explique Pavlina.

Des héros qui restent dans l’ombre
Pendant notre visite en Bulgarie a lieu en Suisse le forum économique mondial. Des politiques importants, hommes comme femmes, se réunissent sous les yeux du monde entier. Le contraste avec les gens d’ici, au foyer, dont certains n’existent même pas du point de vue des autorités, est saisissant. Le dévouement des collaborateurs pour ces personnes en marge de la société est profondément touchant. Ces héros qui restent dans l’ombre changent des vies, et écrivent eux aussi une partie de l’histoire du monde. Loin des projecteurs, mais avec la conviction profonde que, devant Dieu, chaque personne a la même importance et est aimée.

Le long chemin du retour
Vivre et manger au foyer est gratuit. Rositsa s’est toutefois installée entretemps à l’étage supérieur du centre. Il est possible d’y louer des chambres individuelles avec cuisine commune, une étape préalable au logement externe. Elle paie un loyer symbolique et gère son quotidien de manière autonome. Elle veut retrouver son indépendance.

Cependant, il n’y a pas toujours un happy ending. Pavlina nous parle aussi de ceux qui, après une longue médiation, arrivent dans un centre de soins, s’en vont peu de temps après, mais finissent par se retrouver à nouveau devant leur porte. De ceux qui, après des mois d’abstinence, quittent le foyer, refusent un séjour gratuit dans une clinique de désintoxication, et repartent de zéro. Et de ceux qui ne veulent tout simplement pas se laisser aider. « Oui, beaucoup de choses pourraient nous décourager, mais nous n’abandonnons pas », dit-elle avec force. Environ 25 % des bénéficiaires du foyer deviennent totalement autonomes, et 55 % sont placés en maison de retraite pour cause de soins ou d’âge. Les autres quittent le foyer, souvent pour constater qu’ils ont encore besoin d’aide.

Sur le chemin du retour, nous passons devant le kiosque de la gare locale. Vera y a trouvé un emploi, où elle passe d’innombrables nuits dans un environnement rude, semblable à la vie qu’elle a connue.

* Noms modifiés



S'informer

Tout engagement commence par l'information. Nous avons plusieurs offres gratuites pour vous, numériques et imprimées. Restez à tout moment à jour.

Slogan Footer